Pourquoi le modèle du tout gratuit dans les médias n’a plus d’avenir

Le royaume de la liberté, du tout accessible. Du tout gratuit. Ah, le gratuit, les Français adorent le gratuit. La presse gratuite est la plus diffusée dans notre pays. Oui, je vais me concentrer sur un sujet que je connais : la presse. Après tout, j’en ai fait, j’en fais (dans mon coeur) et j’en ferai (car mon entreprise va postuler à ce statut et l’obtenir) partie.

Donc les Français kiffent la presse, comme beaucoup de choses d’ailleurs, quand c’est gratuit. Mais dans leur grande schizophrénie, ils veulent aussi de la qualité, de l’indépendance. Ne voyons-nous pas fleurir tant de plaintes sur la presse qui appartient soit-disant à un petit groupe d’oligarques, capitaines d’industrie ou autres serial entrepreneurs, voire emprunteurs ? Sans oublier les banques.

Ah ben si. Pour la presse mainstream en tout cas, les chaînes de télé et de radio plus ou généralistes aussi. Cependant, quand on entrouvre la porte de la spécialisation, ah là, on a quand même une proposition bien plus indépendante. Mais ? Mais quoi ?! Ah oui, elle est souvent payante.

Les grands sites internet des quotidiens et magazines d’information générale essaient de faire de la pédagogie. En tête, le journal de référence : le Monde. Idem pour Libération, Les Échos, la plupart des sites de la presse quotidienne régionale (dont le lectorat s’érode depuis des décennies). Sacrilège : la plupart des contenus sont devenus payants. Observez sur les réseaux sociaux le nombre de gens qui pestent et insultent les employés ou la direction du journal parce que merde « il faut payer en plus ? ». 

Oui, merde, je l’ai dit. Alors oui, vous avez des offres de kiosques numériques, avec un forfait téléphonique, qui vous permettent d’avoir accès à pas mal de journaux et de magazines. Ça peut être gratuit et ça peut être sur abonnement payant. Mais honnêtement, sont-ce bien ces publications que vous souhaitez ? Avez-vous le choix ? Non. Ou alors il faut…??? Payer ? Oh my goodness !

Ce modèle, comme chaque modèle économique, a ses limites. Tout d’abord, les accords avec ces kiosques d’un nouveau genre se font souvent au détriment des entreprises de presse elles-mêmes. Qui, au risque de perdre des lecteurs et une certaine exposition, préfèrent perdre des sous. Donc des moyens de faire un meilleur travail et peut-être d’attirer un public plus exigeant et plus fidèle. Et surtout un public qui ira les consulter plutôt que de passer le doigt sur leur écran tactile devant une toute petite vignette sans jamais cliquer dessus.

C’est gratuit, on s’en fout. Ils sont là mais ils ne m’intéressent pas. Dans mon forfait téléphonique il y a quelques temps, j’avais droit à un bouquet où il y avait des revues spécialisées, notamment scientifiques. Ou de la presse régionale située loin de chez moi. Croyez-vous que j’ai cliqué dessus ? Non. Nous faisons tous la même chose. Mais l’entreprise a payé combien pour faire partie de cette plateforme ? Et surtout, qu’y gagne-t-elle ?

On parle souvent du marché publicitaire, qui est LE modèle économique de nombre de médias audiovisuels en France. Télés et radios y glanent là leur gagne-pain. Et ? Que s’est-il passé avec une épidémie mortelle ? Certes, il y avait une énorme masse de gens devant leurs postes, de télé ou de radio. 

Mais qui a gagné cette bataille ? Ne sont-ce pas les plateformes souvent américaines et payantes qui ont vu leur fréquentation et leur nombre d’abonnements exploser ? Ou sont-ce les médias traditionnels français qui, de leur côté, ont vu leurs recettes publicitaires s’effondrer alors que leur auditoire était, lui, historiquement pléthorique ? Eh oui, magasins fermés, fonctionnement perturbé, lendemains incertains : le budget communication est celui qui est touché en premier dans les entreprises.

Oui, la dégringolade d’Air France ou d’Airbus –  pour ne citer que ces deux entreprises que ces quelques mois de confinement ont fait passer « de plutôt florissantes » à « obligées de ses séparer de milliers de collaborateurs » – a une grande influence sur notre paysage médiatique.

Donc qui a gagné la bataille entre médias traditionnels au modèle économique traditionnel basé sur la publicité et médias payants par abonnements ? 

La question, elle est vite répondue !

Et depuis, qu’entendons-nous ? Que lisons-nous à propos de ces médias traditionnels ? J’ai souvent relevé l’expression « plan social ». Pas vous ?

Depuis que j’ai commencé à construire et publier des sites internets, j’ai toujours voulu les faire payants. Je travaille souvent comme une folle dessus, je passe des heures à les fignoler, sur la forme. Et sur le fond, je travaille mes contenus un maximum. Je paie une banque de photos (à défaut d’un.e vrai.e photographe, mais ça viendra) pour des illustrations pertinentes, de qualité et originales (je suis aussi cliente de banques gratuites et vois avec horreur les mêmes photos partout).

Magazine journaux presse perles et equilibre
La presse en ce moment, c’est encore des journaux papier mais c’est surtout beaucoup de choses en ligne. Pour combien de temps encore ?

On est bien d’accord pour dire que des heures de travail, ça se rémunère ? On est bien d’accord pour dire que la recherche et le traitement de sujets divers et variés, que l’écriture de textes, que la recherche iconographique, que la mise en page, les multiples relectures pour éviter les fautes qui font mauvais genre, que l’hébergement du site, que le dépôt de la marque, que les logiciels utilisés, que l’électricité qui nourrit l’ordinateur, que l’ordinateur lui-même et tout le matériel indispensable, que les transports pour aller sur les lieux de reportages, etc… tout ceci a un coût consenti par les personnes qui s’impliquent dans un projet, non ?

Et que quand un journaliste râle parce que l’un ou l’autre décide d’étaler un contenu payant sur les réseaux sociaux, il est parfaitement en droit de le faire. Car ça s’apparente un peu à du vol ou du piratage, finalement. Il est toujours écrit sur un dvd que son contenu n’est destiné qu’au cercle familial. Sinon, Hadopi n’apprécie pas si vous partagez en ligne. Et les cinémas et les télévisions paient des droits de diffusion pour proposer leurs produits à des millions de gens. Pourquoi en serait-il autrement pour un article de presse ?

On est bien d’accord pour dire que quand on sort d’un restaurant, d’une librairie, de chez le médecin, d’un spa ou du supermarché, on paie pour ce qu’on a consommé ? Parce qu’il y a des gens qui ont travaillé et contribué à fabriquer ce dont nous avons eu besoin ou envie. Parce que le médecin a fait des études et possède un savoir et un savoir-faire qui vous est nécessaire. Et même si c’est la Sécu qui paie, on le paie quand même, non ?

Alors pourquoi la presse devrait être gratuite ? Puisqu’elle ne se fait pas toute seule, de toute évidence. Et ce, même si l’information est une marchandise différente des autres. Pourquoi donc tout ça devrait être gratuit ?

Voilà pourquoi, quand on me demande si j’ai perdu la raison en faisant passer mes publications en modèle payant, j’affirme que non. Même quand ce sont des journalistes qui me posent la question. Parce que j’y fournis un gros travail. Et parce que je tiens à mon indépendance. Eh oui, je ne veux pas m’écrouler au premier choc venu car les marques qui pourraient faire de mes publications leur partenaire retireraient leurs billes sans autre forme de procès.

Par contre, je sais et j’ai mesuré que tout ça prendrait du temps. J’y suis prête ou pas, c’est une autre question. Mais il est indispensable de faire un peu de pédagogie sur ce système que le grand public a manifestement du mal à appréhender.

Bien sûr que la publicité est un modèle comme un autre. Qu’il a ses qualités et ses défauts. Mais je préfère dépendre des personnes qui comprennent que tout travail mérite salaire plutôt que d’entreprises ayant des intérêts qui varient au fil du temps et des circonstances. Et qui apprécient ce qui leur est proposé. Comme quand elles vont dans leur restaurant préféré ou chez le coiffeur qui les rend belles.

En espérant que les Français finiront pas se rendre compte que l’indépendance, en fait, c’est dépendre de tous. Donc de personne. Et pas uniquement de quelques marques avides de visibilité. Et qui vous couperont les vivres à la moindre anicroche. Car le gratuit, c’est cela que ça implique.

Et vous ? Qu’en pensez-vous ?

Rendez-vous sur nos publications : Perles Pierres Monts & Merveilles et Tasty Life Magazine (en septembre). Oui, elles sont payantes. Et ne fonctionnent pas grâce à la pub.

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